Où serais-je sans le féminisme en faculté de droit?

Patricia Barkaskas

Il faut malheureusement reconnaître que l’école de droit peut être une expérience navrante. Les premiers exemples d’embûches qui me reviennent à l’esprit sont, entre autres, le calendrier surchargé de la première année et l’introduction brutale à la méthode socratique, qui rend particulièrement pénibles les débuts du cours de droit; l’anxiété associée au régime 100% examens de la deuxième année; la nécessité de résister aux pressions sans relâche pour joindre un grand cabinet, une contrainte qui reflète l’influence de la profession sur les facultés de droit… Bref, j’ai passé bien des nuits d’insomnie à me demander pourquoi je m’infligeais ce traitement.

Je dois bien sûr qualifier mon portrait des facultés de droit en précisant quelques données: je suis une féministe autochtone et antiraciste, dotée d’un baccalauréat en histoire et études féministes et d’une maîtrise en histoire où j’ai retracé le militantisme politique des femmes autochtones; je milite depuis plusieurs années, ai plus de trente ans et suis mère de famille. Chacun de ces facteurs me distingue à plusieurs titres de l’élève type en droit, une réalité que me rappellent quotidiennement mes interactions avec les élèves, le corps enseignant, et l’école de droit elle-même en tant qu’institution.

En fait, la faculté de droit m’a semblé un milieu si étranger et hostile lors de mon premier semestre que j’ai failli décrocher à plusieurs reprises. Je sentais s’installer de jour en jour un sentiment véritable de non-appartenance et de confusion générale quant à ce qu’un diplôme de J.D. aurait comme utilité pour moi et pour les personnes que je voulais côtoyer — soit des populations autochtones urbaines dans une lutte pour la justice sociale. Qu’est-ce qui m’a convaincue de tenir bon, alors?

Je dois ma persistance aux femmes incroyables — et à quelques hommes merveilleux — que j’ai eu le privilège de croiser en faculté de droit, dans mon groupe-cours et en 2e et 3e années, et qui m’ont inspirée à garder le cap. (Vous savez qui vous êtes et vous êtes fantastiques!) J’ai rencontré la plupart de ces femmes et de ces hommes, féministes et/ou activistes, grâce au Centre for Feminist Legal Studies (CFLS) de l’Université de la Colombie-Britannique. Dès mon premier semestre, le CFLS est l’endroit où j’ai trouvé refuge de l’atmosphère généralement peu accueillante du pavillon «Curtis High». Le Centre tenait périodiquement des échanges respectueux, significatifs, pertinents — et parfois vigoureux — sur l’intersection du droit, de l’appareil judiciaire et de la profession juridique avec la politique, la justice sociale et notre environnement culturel. Les collaboratrices et collaborateurs réguliers du Centre ont généreusement partagé avec moi leurs connaissances, m’offrant leur mentorat et me conseillant sur des façons de survivre à mes études en droit.

Le Centre est également l’endroit où j’ai rencontré et appris à connaître des enseignantes féministes et des personnes intéressées aux enjeux plus généraux de justice sociale. Comme aucune professeure féministe n’avait été assignée à mon petit groupe, l’éducation juridique à laquelle j’ai eu droit en première année était totalement dépourvue de la critique rigoureuse socioculturelle ou politique à laquelle l’université m’avait jusque là habituée. Il me semblait alors que, sans cette perspective et ce contexte, la jurisprudence et la procédure juridique qu’on me faisait apprendre étaient sans valeur.

J’ai été si inspirée et reconnaissante de mes expériences au CFLS dès mes débuts en faculté de droit que je me suis portée candidate au poste de coordonnatrice. Imaginez avec quelle joie et surprise j’ai obtenu cet emploi! Mon travail comme coordonnatrice étudiante a entièrement transformé mon expérience de première année de droit: l’anxiété matinale avait fait place à une passion pour ce travail, qui m’a aidée à relever le défi de collaborer à la gestion du centre, assister à mes cours et satisfaire à mes échéances avec un sentiment retrouvé d’espoir et de détermination. Une de mes fonctions était de planifier et de cogérer la série de conférences hebdomadaires du CFLS, dont j’étais déjà une habituée: une source d’analyses interdisciplinaires sur le droit, les questions juridiques et les enjeux socioculturels, politiques et intellectuels plus vastes affectés par les normes juridiques. Mon association à ces conférences et aux activistes et universitaires qui y participaient m’a constamment rassurée qu’il existait des personnes qui voyaient plus grand que le ratio d’une cause ou son analyse formelle. Je constatais que je n’étais pas la seule à me poser des questions et à interpeller le droit et le pouvoir, deux notions dont les liens intrinsèques sont rarement discutés en classes de droit.

Aujourd’hui où j’entame ma troisième année de droit — particulièrement transformée, inspirée, déterminée et préparée pour le long combat qui m’attend — je souhaite remercier l’ensemble des proches, collègues, enseignantes et enseignants, universitaires, activistes et membres de ma collectivité qui m’inspirent, aujourd’hui comme hier, à garder la tête haute et à protester contre l’injustice telle que je la vois, aussi bien intra muros qu’à l’extérieur des facultés de droit canadiennes. En votre absence, cet itinéraire aurait déjà pris fin et avec un résultat bien différent.

Quant à vous qui faites vos premiers pas dans ces institutions apparemment vénérables partout au pays, j’espère simplement que vous trouverez comme moi le soutien d’étudiant-es représentant une diversité d’origines et d’expériences vécues. Que ce soit par leur sagesse, leur mentorat ou leur simple amitié, vous verrez que ce soutien vous sera indispensable pour tirer le meilleur de votre expérience de la faculté de droit. C’est mon souhait à votre égard dans tout ce qui vous attend maintenant.