Lettre envoyée par l’ANFD au Premier ministre de la part d’organismes en quête d’équité et de défense des droits des femmes sur l’adoption d’une approche féministe à l’élaboration de politiques dans le contexte de la COVID-19

Le très honorable Justin Trudeau
Premier ministre du Canada
Cabinet du Premier ministre
80, rue Wellington
Ottawa (Ontario) K1A 0A2

Monsieur le premier ministre,

On observe que la pandémie de COVID-19 entraîne des conséquences considérables et à long terme sur les femmes. En effet, les femmes sont sur la ligne de front et au cœur de la crise pour ce qui est des répercussions de la pandémie et des interventions qu’elle nécessite. Qu’il s’agisse des risques accrus de violence familiale pendant le confinement, de l’entière prise en charge des enfants qui ne vont plus à l’école, des soins donnés à des adultes vulnérables à risque ou encore de leur présence majoritaire dans tous les secteurs des soins de santé de première ligne, des services sociaux et d’autres secteurs, les femmes finissent par assumer un surcroît de tâches pendant cette crise. Selon les données fournies par Statistique Canada, les femmes sont particulièrement touchées par les conséquences économiques de cette pandémie et connaissent notamment des taux plus élevés de pertes d’emploi qui s’ajoutent et se combinent aux répercussions des niveaux déjà plus élevés de pauvreté parmi les femmes, en particulier chez certains groupes, notamment les femmes autochtones et racialisées et les femmes au statut précaire en matière d’immigration.

Au début de la crise sanitaire de la COVID-19, les femmes faisaient déjà face à des disparités salariales et à de la ségrégation professionnelle, sans compter leur accès limité à des services essentiels tels que les services de santé sexuelle et génésique. Les désavantages structurels et systémiques actuels ont empêché certains groupes de femmes d’avoir accès à des mesures d’aide et à d’autres prestations et ont entraîné leur surreprésentation dans les milieux de travail et situations de la vie courante qui ont accru leur vulnérabilité à la transmission de la COVID-19. La crise a ainsi aggravé de façon considérable la situation pour les femmes.

Dans cette optique, nous remercions votre gouvernement d’avoir reconnu dès le départ que, pour bon nombre de femmes et de leurs enfants, leur foyer n’était pas sécuritaire, et d’avoir à cet effet fourni des ressources financières supplémentaires pour les refuges et centres d’aide aux victimes d’agression sexuelle afin de répondre aux demandes croissantes de services. Nous nous réjouissons en outre de constater que le gouvernement a décidé d’interdire les fusils d’assaut de type militaire dans la foulée de la série des meurtres tragiques commis en Nouvelle-Écosse.

Votre gouvernement a pris l’engagement ferme de suivre une approche féministe lors de l’élaboration de politiques en incluant aux lettres de mandats ministériels l’exigence d’appliquer une analyse comparative entre les sexes plus (ACS+) à toutes les décisions. Nous vous exhortons par conséquent à veiller à ce que cette exigence soit pleinement respectée dans le cadre de la pandémie et ce, compte tenu du rythme rapide des prises de décisions politiques en cette période de crise. Alors que votre gouvernement commence à mettre en place des plans pour la reprise, nous vous demandons de veiller à ce que les disparités fondées sur le sexe ne persistent pas après cette crise, voire qu’elles n’empirent. Il va de notre intérêt à toutes et tous de veiller à ce que les femmes ne soient pas laissées pour compte.

Une crise qui a déjà, et continuera d’avoir, des conséquences disproportionnées pour les femmes exige une analyse féministe et une réponse féministe. Les secours d’urgence et les mesures d’intervention ainsi que la planification de la relance doivent respecter les normes en matière d’égalité réelle des femmes et se fonder sur des approches féministes intersectionnelles afin d’assurer que toutes les mesures gouvernementales tiennent compte des femmes dans leur diversité, en s’attardant en particulier à celles qui sont les plus à risque, les plus démunies et les plus touchées. Il est impératif que le gouvernement reconnaisse ces besoins particuliers, notamment ceux des femmes handicapées qui dépendent de l’aide de soignants, ainsi que des femmes qui assument des responsabilités liées à la nécessité de prodiguer des soins à des proches ; des femmes des Premières Nations, métisses et Inuit qui vivent dans des communautés rurales et éloignées, dans des logements insalubres et surpeuplés, et qui ne disposent pas des services d’aide nécessaires ; des femmes noires et racialisées qui fournissent des services de santé dans le cadre d’emplois précaires ; des femmes âgées ; des femmes itinérantes, criminalisées ou qui ont un statut précaire en matière d’immigration et des femmes plus jeunes qui subissent de façon disproportionnée les pertes d’emplois et la réduction de leurs heures de travail.

Les organisations qui défendent les droits des femmes et l’égalité des genres possèdent une expérience et une expertise inestimables ainsi qu’une mission les habilitant à pouvoir, et à devoir, jouer un rôle crucial dans la défense et l’assistance à l’élaboration et la supervision d’une approche genrée intersectionnelle dans le cadre de cette crise et des mesures de reprise qui en découlent. Nos organisations occupent une position unique pour aider le gouvernement à comprendre les manières dont la pandémie affecte différentes populations de femmes, leurs familles et leurs communautés. Dans le secteur de la défense des droits des femmes et de l’égalité des genres, ces organisations représentent les femmes et les communautés LGBTQ2+ tout en travaillant étroitement avec elles et, à ce titre, elles devraient contribuer à l’élaboration de solutions appropriées à court et à long termes.

Votre gouvernement a reconnu l’importance de mouvements de femmes solides et durables, voués à éliminer les obstacles systémiques qui entravent l’égalité des genres. À ce chapitre, les initiatives de financement des cinq dernières années nous ont permis de tracer la voie vers la reconstruction après des décennies d’austérité. Ainsi, cette crise pourrait représenter un recul potentiellement dévastateur pour ce secteur, au moment même où la société a si désespérément besoin d’une diversité de voix féministes et d’une analyse féministe intersectionnelle. Par ailleurs, les mécanismes de financement actuels empêchent le secteur d’intervenir de façon rapide et efficace à l’aide de mesures destinées à atténuer les conséquences de la crise. À l’instar de tous les autres secteurs, nous avons plus que jamais besoin de souplesse, d’adaptabilité et d’innovation et des ressources nécessaires pour ce faire.

Nous croyons avoir beaucoup à offrir à votre gouvernement dans ses interventions continues pour lutter contre la pandémie et, dans cette optique, nous vous prions de nous donner, le plus tôt possible, l’occasion de discuter des questions prioritaires suivantes :

  1. Un engagement immédiat de la part de votre gouvernement envers la stabilisation financière du secteur relatif aux droits des femmes et à l’égalité des genres, afin de remédier aux désavantages uniques auxquels ce secteur fait actuellement face, par rapport à d’autres organisations de bienfaisance et à but non lucratif. Cet engagement doit viser a) à combler immédiatement les lacunes inhérentes aux fonds d’urgence pour le secteur des droits des femmes et de l’égalité des genres, en particulier pour les organisations qui ne reçoivent pas déjà de fonds par le truchement du montant initial de 200 millions de $ et ce, afin de répondre aux besoins de la diversité des femmes, telles que les femmes noires, autochtones, et racialisées, immigrantes, migrantes et refugiées, handicapées et LGBTQ2+, et b) à financer à long terme, y compris via un budget de fonctionnement flexible et sans restriction pour le secteur des droits des femmes, l’appui à la défense des droits et à la prestation de services afin de promouvoir les droits des femmes et l’égalité des genres dans le contexte du rétablissement et de la relance en réaction à la COVID-19.
  2. La mise en place et le financement des processus pour et avec les organisations principalement vouées à la promotion des droits des femmes et de l’égalité des genres, afin qu’elles puissent coordonner, s’impliquer et être consultées sur tous les aspects de l’élaboration des politiques et de la prestation de services en matière de mesures de rétablissement, de relance et d’intervention reliées à la COVID-19. Ce faisant, on pourrait ainsi compléter et appuyer le travail qui incombe au gouvernement, lequel consiste à concevoir des politiques en réponse à la COVID-19 en appliquant de manière systématique l’analyse intersectionnelle comparative entre les genres et des procédures budgétaires genrées, lesquelles doivent orbiter autour des droits et besoins des personnes les plus marginalisées par les inégalités croisées, et en particulier celles que rencontrent différents groupes de femmes. Ces politiques doivent être étayées par une solide collecte de données ventilées.

Les organisations vouées à la promotion des droits des femmes et de l’égalité des genres jouent un rôle crucial pour représenter les droits des femmes et renforcer la santé, la sécurité, le bien-être, la sécurité économique et le leadership des femmes dans toute leur diversité, ici au Canada, ce qui bien entendu rejaillira de façon positive sur l’ensemble de la population canadienne.

Nous vous remercions d’avoir pris des mesures rapides afin de traiter le risque accru de violence faite aux femmes durant cette période de confinement prolongée et de déployer de façon continue des efforts pour veiller à ce que toutes les personnes touchées par la pandémie reçoivent l’appui dont elles ont besoin. Nous sommes engagés à travailler avec votre gouvernement pour permettre de circonscrire les conséquences intersectionnelles de la pandémie de COVID-19 sur les femmes et ce, afin d’étayer une réponse féministe indispensable à la pandémie qui soit de vaste portée et ce, tout au long de la période de relance.

Nous sollicitons la possibilité de discuter, avec vous et les membres de votre Comité spécial du Cabinet chargé de la réponse fédérale à la maladie à coronavirus (COVID-19), des répercussions économiques sur les femmes, des réalités de la prestation de soins, de la charge du travail non rémunéré sur les femmes et du rôle et du financement du secteur relatif aux droits des femmes et à l’égalité des sexes et des éventuelles composantes d’un plan de relance qui tienne compte des diverses réalités propres aux femmes.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le premier ministre, l’expression de mes sentiments les plus respectueux.

Suki Beavers
Directrice exécutive
Association nationale Femmes et Droit

Au nom :

  • Du Congrès du travail du Canada
  • De l’Institut canadien de recherches sur les femmes (ICREF)
  • De la Fondation canadienne des femmes
  • L’Association nationale Femmes et Droit (ANFD)
  • De l’Ontario Coalition of Agencies Serving Immigrants (OCASI)
  • De YWCA Canada

Organismes ayant entériné la présente lettre :

  • Centre canadien de politiques alternatives
  • Clinique juridique de l’Asie du Sud de l’Ontario
  • Clinique juridique des communautés chinoise et de l’Asie du Sud-Est
  • Conseil canadien des femmes musulmanes (CCFM)
  • Fonds d’action et d’éducation juridiques pour les femmes
  • Hébergement femmes Canada
  • Institute for International Women’s Rights – Manitoba
  • L’Association canadienne contre la violence
  • L’Association Canadienne des Sociétés Elizabeth Fry
  • L’Alliance féministe pour l’action internationale (AFAI)
  • Les Femmes Michif Otipemisiwak
  • Le Fonds Égalité
  • Oxfam Canada
  • Oxfam Québec
  • Projet international sur les droits des femmes
  • Unifor