Recommandations issues de la consultation de l’ANFD au sujet de la réforme du droit sur la violence à l’égard des femmes (VÉF) au Canada à l’adresse de la RS ONU VÉF

Considérations et contexte permettant de définir l’engagement féministe dans le cadre de la réforme du droit sur la VÉF au Canada

La visite de la Rapporteuse spéciale de l’ONU sur la violence à l’égard des femmes, ses causes et ses conséquences (RS VÉF) constituait pour l’Association nationale Femmes et Droit (ANFD) une occasion cruciale de tenir des consultations avec d’autres groupes nationaux féministes et en quête d’égalité afin de réfléchir au potentiel d’engagement féministe dans le cadre de la réforme du droit en matière de VÉF au Canada.1L’ANFD a dirigé des consultations avec les porte-parole des organisations suivantes : l’Association nationale Femmes et Droit (NAWL/ANFD), l’Association canadienne des sociétés Elizabeth Fry (CAEFS/L’ACSEF), le Conseil canadien des femmes musulmanes (CCMW/CCFM), la Fédération canadienne des femmes diplômées des universités (CFUW/FCFDU), l’Alliance canadienne féministe pour l’action internationale (FAFIA/AFAI), l’Institut canadien de recherche sur les femmes (CRIAW/ICREF), la Fondation canadienne des femmes (CWF/FCF), Le droit a besoin du féminisme car (LNFB/DBFC), l’Association des femmes autochtones du Canada (NWAC/ L’AFAC), Pauktuutit Inuit Women of Canada, Fonds d’action et d’éducation juridiques pour les femmes (LEAF/FAEJ), Hébergement femmes Canada (WSC/HFC ), Action Canada pour la santé et les droits sexuels, Action ontarienne contre la violence faite aux femmes (AOcVF), Amnistie internationale Canada, et le Congrès du travail du Canada (CLC-CTC). Cela faisait fort longtemps que les groupes féministes s’étaient réunis en vue de discuter et d’élaborer des stratégies visant à modifier les différentes manières dont le droit contribue aux réponses des États à la VÉF. La réforme du droit est l’une des pierres angulaires d’un Plan d’action national exhaustif relatif à la VÉF et doit également être le pilier des mesures prises par le gouvernement pour remplir ses obligations dans le but de prévenir la VÉF au Canada et de la combattre.

La consultation qui a eu lieu avec la RS VÉF s’inscrivait dans le cadre du projet de l’ANFD intitulé « Reconstruire les capacités pour la réforme féministe du droit : l’égalité réelle dans le processus législatif ».2Le financement du projet de l’ANFD intitulé « Reconstruire les capacités pour la réforme féministe du droit : l’égalité réelle dans le processus législatif » a été généreusement octroyé par Condition féminine Canada. Les répercussions du précédent retrait du financement accordé aux groupes féministes et en quête d’égalité, particulièrement en matière de défense des droits, et la déqualification qui en a découlé, notamment les lacunes au chapitre des capacités reliées à l’engagement féministe envers la réforme du droit, sont profondes et chroniques. Cependant, malgré ces contraintes financières, le vendredi 13 avril 2018, l’ANFD a convoqué une réunion préparatoire où 16 groupes nationaux féministes et en quête d’égalité se sont rassemblés pour discuter des priorités de la réforme du droit en matière de VÉF, de l’expertise en réforme du droit que possèdent actuellement diverses organisations, ainsi que des lacunes existant sur le plan des capacités d’expertise en réforme du droit qu’il faudrait combler afin d’assurer un leadership en matière de réforme féministe du droit dans tous les domaines où une réforme du droit en matière de VÉF s’avère nécessaire. D’autres groupes nationaux n’ont pas été en mesure de participer, souvent en raison de capacités organisationnelles déjà surutilisées, notamment en rapport avec la réforme du droit. Des consultations systématiques avec et entre les groupes nationaux féministes et en quête d’égalité seront indispensables à la conception et à la mise en œuvre d’une démarche intégrée de la réforme du droit en matière de VÉF au Canada.

Les organisations représentées lors de cette consultation sont parvenues à une entente sur une série de questions liées à la réforme du droit en matière de VÉF en vue de la présenter à la RS VÉF, pour qu’elle puisse ensuite intégrer ladite entente au rapport qu’elle préparera au sujet de sa visite officielle au Canada. Les participantes ont également demandé que les constats suivants fassent partie de son rapport :

  • Les réalités des femmes qui, au Canada, subissent de la violence demeurent dramatiques et exigent que tous les niveaux de gouvernement prennent des mesures immédiates et systématiques ;
  • Les femmes, dans toutes leurs diversités, doivent de façon explicite et spécifique se trouver au centre de toute réforme du droit en matière de VÉF au Canada ;
  • Toute réforme du droit en matière de VÉF au Canada doit refléter une analyse féministe intersectorielle et être ancrée dans les droits de la personne et les droits humains des femmes en particulier ;
  • En raison des questions relatives aux champs de compétence existant entre les gouvernements fédéral/provinciaux et territoriaux en ce qui a trait à la VÉF, il est de la plus haute importance que le gouvernement fédéral assume un leadership pour s’assurer que le Canada remplisse ses obligations internationales et nationales afin de prévenir la VÉF et de la combattre selon une méthode systématique, exhaustive, coordonnée et uniforme ;
  • Toute analyse du cadre législatif requis pour empêcher et combattre la VÉF doit être menée de façon à également reconnaître et résoudre la pauvreté et la précarité économique des femmes, lesquelles structurent et façonnent l’expérience que les femmes ont de la violence et, en particulier, les groupes de femmes davantage vulnérables à la VÉF sous ses multiples formes. Veiller à ce que le contexte historique et actuel soit bien compris est essentiel si l’on veut que cette analyse soit éclairée, et particulièrement en ce qui a trait au colonialisme et aux répercussions chroniques du colonialisme, notamment ses conséquences sur la violence à l’égard des femmes autochtones ; et
  • La loi actuelle est primordiale pour encadrer les solutions proposées aux problèmes de la violence à l’égard des femmes, et, comme les groupes féministes et en quête d’égalité l’ont clairement expliqué, il est tout aussi crucial de superviser de manière systématique les conséquences que le droit entraîne pour les femmes, dans la pratique, en accordant une attention particulière à l’application concrète du droit à des groupes spécifiques de femmes.
Bien qu’un vaste éventail de questions reliées à la VÉF exige encore une certaine réforme, les organisations participantes se sont entendues sur les recommandations devant faire l’objet d’une réforme du droit dans cinq (5) domaines clés de la violence à l’égard des femmes et des jeunes filles :
  1. La violence conjugale/familiale jeunes à l’égard des femmes et des filles
  2. Les agressions sexuelles et le trafic des femmes et des jeunes filles
  3. Le harcèlement sexuel et la violence à l’égard des femmes et des jeunes filles au travail, à l’école et favorisés par la technologie
  4. La violence à l’égard des femmes et des jeunes filles, reliée à la santé sexuelle et reproductive et aux droits qui s’y rattachent (SSRD)
  5. La violence à l’égard des femmes détenue

Cette liste n’est nullement exhaustive étant donné les nombreux autres domaines qui nécessitent une réforme du droit en matière de VÉF ainsi qu’une application et une administration cohérentes de la loi. Il importe toutefois de souligner que ces recommandations ont reçu l’appui de tous les groupes nationaux et en quête d’égalité représentés lors des consultations de l’ANFD.

Il faut déployer en priorité des « efforts » de réforme du droit spécifiques afin de prévenir et de combattre les nombreuses formes de violence vécues par les femmes et jeunes filles autochtones au Canada.3Les renseignements figurant dans cette section sont tirés du document intitulé : Eliminating Discrimination under the Registration Provisions of the Indian Act: Culturally Appropriate Consultation with Indigenous Women: Summary Report on Consultation, Association des femmes autochtones du Canada (Février 2018). La Loi sur les Indiens est par essence un document juridique colonial et patriarcal ancré dans la discrimination historique raciale et fondée sur le sexe, lequel texte perpétue l’assentiment à la violence perpétrée contre les femmes autochtones. L’histoire du Canada est imprégnée du legs de la Loi sur les Indiens. L’ANFD reconnaît que la Loi sur les Indiens est l’incarnation de la domination coloniale qui décrète qui doit être considéré comme autochtone et qui ne l’est pas. Elle impose des obstacles juridictionnels et logistiques qui empêchent les peuples autochtones de recevoir des services. La Loi sur les Indiens fait en sorte de réduire de façon systémique le nombre de peuples des Premières Nations admissibles, ce qui est une forme de génocide culturel. La Loi sur les Indiens crée en outre des hiérarchies parmi les groupes autochtones fondées sur le fait qu’une personne a le statut d’indien ou non et en vertu de quelles dispositions elle a droit à ce statut. Cette hiérarchie cause une violence latérale parmi les collectivités. La Loi ne confère pas aux femmes autochtones le statut selon les mêmes conditions que celles accordées aux hommes autochtones. Les femmes autochtones ont été confrontées à de nombreux obstacles de nature sexiste en cherchant à faire reconnaître leur identité. Des femmes autochtones ont été chassées de leurs collectivités en raison de leur mariage avec un non- Autochtone, et même en rapport avec leur année de naissance.

Le projet de loi S-3, Loi modifiant la Loi sur les Indiens pour donner suite à la décision de la Cour supérieure du Québec dans l’affaire Descheneaux c. Canada (Procureur général) a été adopté le 4 décembre 2017 en réponse à l’affaire Descheneaux4Descheneaux c. Canada (Procureur général) 2015 QCCS 3555 et ce, dans le but de remédier à la discrimination fondée sur le sexe dans la Loi sur les Indiens. Ces corrections s’appliquent à la troisième génération de descendants des femmes qui ont perdu leur statut, et aux descendants d’enfants considérés comme « illégitimes ». Rien dans ces modifications n’empêche le gouvernement d’aller plus loin que la décision Descheneaux et le projet de loi S-3 afin de corriger d’autres formes de discrimination qui, dans la Loi sur les Indiens, violent la Charte des droits et libertés, et d’assumer ainsi sa responsabilité envers les femmes autochtones.

Pour un gouvernement qui s’est proclamé féministe, ce type de langage discriminatoire est inacceptable et contredit les valeurs prônées par ce même gouvernement. Tel qu’énoncé dans la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DDPA)5Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones [DDPA] A/RES/61/295, les peuples autochtones ont le droit de déterminer leurs propres identité et appartenance tout en respectant le principe de l’égalité des sexes. L’ANFD reconnaît que, à court terme, des modifications législatives sont nécessaires de façon urgente afin que les femmes concernées et leurs descendants obtiennent le statut et l’appartenance culturelle qui leur sont dus et puissent bénéficier des services essentiels auxquels elles ont droit.

Les recommandations de la réforme du droit en matière de VÉF